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Virginie Rozière

Expo les visages du Mediator, 26 février 2019, copyright Margot L'Hermite

La Lettre du Cadre : Irène Frachon « Le poids du silence est majeur »

Entretien avec la Lettre du Cadre, à l’occasion de l’ouverture du procès du Mediator. Le témoignage et beau portrait de la lanceuse d’alerte Irène Frachon permet également de revenir sur les avancées de la directive adoptée par le Parlement Européen, et dont nous attendons impatiemment la transposition dans de bonnes conditions dans les États membres.

« On ne peut pas saluer leur courage et rester les bras croisés »

Dans la nuit du 11 au 12 mars 2019, dans la foulée d’une série d’affaires retentissantes, l’Union européenne adopte un véritable bouclier pour les lanceurs d’alerte. Ce texte oblige les 28 États membres à mettre en place un cadre juridique qui défende les lanceurs d’alerte face aux représailles des entreprises mises en cause, très souvent leur employeur. Ce texte les protège aussi du harcèlement judiciaire en reconnaissant la légitimité de révélations servant l’intérêt général des Européens. Entretien avec Virginie Rozière, députée européenne jusqu’en mai 2019, à l’origine de cette directive.

Quand vous cosignez au printemps dernier une tribune dans Libé pour dénoncer les menaces qui pèsent sur la liberté de la presse, vous tirez la sonnette d’alarme… À votre façon, vous êtes une lanceuse d’alerte ?
Je ne dirais pas ça. Les lanceurs d’alerte, eux, prennent de vrais risques, professionnels, personnels… C’est sûr que la sensibilité aux ressorts de l’alerte m’anime. Mais à un niveau de risque bien moindre. Le moteur commun, c’est la notion de justice, d’intégrité. Et c’est vrai que j’ai ces valeurs-là, fortement ancrées. Les conflits de loyauté provoquent chez moi une dissonance cognitive interne. Le ressort partagé, c’est l’altruisme, l’empathie, la sensibilité à l’intérêt général, surtout lorsqu’il est menacé par les intérêts privés.

Comment êtes-vous tombée dans ce combat-là ? celui des lanceurs d’alerte ?
En fait, lorsque je suis arrivée au Parlement européen, jeune députée, j’ai assisté à la remise du Prix du citoyen européen à Antoine Delcourt, pour sa lutte contre l’évasion fiscale. C’était un jeune homme discret, inquiet. Je me suis dit : on ne peut pas d’un côté, saluer son courage et ensuite rester les bras croisés quand ça commence à mal se passer. Alors j’ai poussé le sujet au sein de mon groupe politique. Et, au début, au sein de la Commission… ça ne partait pas très bien…

En 2018, vous avez fait la connaissance d’Irène Frachon. À quelle occasion ?
C’était juste après la parution dans Libé d’un article sur les photos réalisées par Marc Dantan sur les victimes du Mediator. J’ai alors invité ce photographe à exposer au Parlement européen, puis au sein de ma permanence, à Montpellier. L’impact de ces photos de cicatrices et du témoignage des parents d’une jeune victime de 30 ans hospitalisée pour AVC, étonnés que la parole leur soit donnée, constitue un moment saisissant d’humanité. Lanceur d’alerte, souvent, ça reste abstrait. Cette fois, la souffrance des victimes était visible. La violence corporelle et sociale vis-à-vis de ces femmes, niées dans leur statut de victime, était incarnée. Mettre un visage et un nom sur chacune de ces victimes, c’était leur redonner humanité.