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Virginie Rozière

Prise en charge des réfugiés : la force de l’Europe contre la défaillance des États

Ce sont entre 500 000 et 1 million de migrants, réfugiés et demandeurs d’asile qui pourraient arriver cette année dans l’Union européenne, selon l’agence européenne Frontex. Face à ce défi, les Européens sont aujourd’hui clivés entre ceux qui rappellent les valeurs européennes de solidarité et d’hospitalité, et ceux qui sous couvert de motifs économiques, politiques et même religieux, se replient, se barricadent, appellent à une fermeture des frontières européennes et rétablissent les frontières nationales. C’est ainsi une double barrière courant sur les 175 km de la frontière serbo-hongroise, faite de rouleaux de métal couverts de lames de rasoir et d’un grillage de 3,5 mètres de haut, lui-même hérissé de barbelés qui attend les réfugiés, en majorité syriens, qui voudraient tenter leur chance en Europe.

Au sein des États-membres, l’arrivée massive de ces réfugiés encourage les surenchères populistes d’une partie des droites talonnées par les formations xénophobes. La fracture la plus évidente est celle qui existe entre les États de l’ex-bloc communiste, qui ont adhéré en 2004 et 2007, et les pays fondateurs du projet européen. Les pays d’Europe centrale, comme le groupe de Visegrad – Budaptest, Prague, Bratislava, Varsovie – refusent qu’on leur impose l’accueil de demandeurs d’asile. Roumanie et Danemark sont sur la même ligne. Chef de file du front du refus de la répartition de l’accueil, le premier ministre nationaliste et xénophobe hongrois, Viktor Orban (qui a autorisé l’utilisation d’armes – certes non létales – sur les migrants), prétend défendre un continent « menacé dans ses racines chrétiennes », tout en ayant oublié les valeurs de la religion dont il se réclame.

Cette crise montre encore une fois les limites de l’Europe des États et des gouvernements. Tous, obnubilés par leurs égoïsmes paralysants et mortifères, préfèrent assurer leurs intérêts économiques et politiques à l’intérêt général européen. C’est ainsi qu’après d’âpres discussions et négociations, les ministres de l’Intérieur de l’UE ont décidé le 22 septembre de mettre en place un mécanisme de répartition de 120 000 demandeurs d’asile. Mais notons qu’incapables de surmonter leurs divergences, ils ont dû recourir au vote à la majorité qualifiée et reconnaitre le « besoin manifeste de protection » des États-membres.

Et c’est à l’Union Européenne, au Parlement, et à la Commission, que l’on doit la résolution de cette situation critique. Inlassablement, le Parlement a appelé les États-membres à la solidarité et à la responsabilité. La Commission a, dès le mois de mai, pris la mesure de la situation et mis sur la table du Conseil des propositions concrètes pour faire face à la crise. Il aura fallu plus de quatre mois pour parvenir à un accord mais à ceux qui ont annoncé ne pas vouloir appliquer les clés de répartition, le président de la Commission Jean-Claude Juncker a en effet rétorqué qu’une décision prise est une décision qui sera respectée. La Commission pourrait lancer des procédures d’infraction, qui pourront aboutir au paiement d’amendes et à l’injonction, par la Cour européenne de justice, de transposer concrètement le droit européen.

Mais cet élan de solidarité, même celui forcé de la Hongrie, même celui de l’Allemagne qui doit être souligné et reconnu (bien qu’empreint d’une part d’utilitarisme), n’est pas suffisant. Face à l’ampleur du phénomène, il est urgent d’octroyer des aides à ceux qui accueillent et viennent en aide aux réfugiés. Le constat est clair : les dotations au Haut-commissariat aux réfugiés (HCR), au programme alimentaire mondial et à l’Unicef n’ont cessé de diminuer à mesure que les besoins sur le terrain grandissaient. La Commission suggère ainsi par exemple que « l’instrument européen de voisinage » soit doté d’un milliard d’euros supplémentaires pour assister les pays qui accueillent, il est utile de le rappeler, la plus grande part des réfugiés syriens, comme la Turquie, le Liban ou la Jordanie.

La réponse à l’arrivée en Europe de toutes ces personnes doit être non seulement juridique et politique, mais également éthique. Une partie de l’Europe ne se perçoit plus comme un havre, mais comme une forteresse assiégée par des aspirants à la prospérité. Ceux qui récemment envisageaient la sortie de l’Union d’un État, sont les mêmes qui rétablissent les frontières au sein de l’espace Schengen. Mais sans la solidarité, sans l’Union, que reste-t-il du projet européen ? Il est de notre devoir de leur rappeler le sens de l’Europe : non pas seulement un espace économique, mais une convergence de valeurs, dont l’entraide et la solidarité en constituent la base.

C’est le sens de cette phrase d’Emmanuel Levinas : « Dans la proximité, l’absolument autre, l’Étranger que “je n’ai ni conçu ni enfanté” je l’ai déjà sur les bras, déjà je le porte […]. En être réduit à recourir à moi, c’est cela l’apatridie ou l’étrangeté du prochain. Elle m’incombe. »