RETOUR

Virginie Rozière

Quelle partition pour une Europe fédérale ? – Ma contribution pour le Congrès du PRG 2016

D’année en année, le grondement des crises européennes recouvre toujours un peu plus l’harmonie de l’hymne européen. La musique que nous laissons notre actualité nous jouer ne ressemble pas vraiment à une ode à la joie. L’horreur des attentats qui nous ont frappés. La scission qu’entame le Royaume-Uni à l’issue de son référendum. Les taux de chômage record en Espagne, au Portugal, en Grèce et dans tant d’autres pays. Les morts par milliers en Méditerranée et l’incapacité collective à faire face avec responsabilité et humanité à la crise des réfugiés.
Face à ce tumulte grandissant, la question européenne tient le devant de la scène, qu’elle serve de repoussoir polymorphe, argument ô combien éculé des xénophobes dont l’audience grandit hélas partout en Europe, ou qu’elle donne lieu à des appels grandiloquents à la relance du projet européen de la part de partis dont la sincérité de la conversion récente est largement questionnable !
Dans ce contexte, nous, Radicaux de Gauche, pour qui l’engagement européen est une conviction profonde, devons plus que jamais prendre nos responsabilités. Nous devons jouer pleinement notre partition, celle d’une ambition européenne assumée, construite, mûrement réfléchie. Nous devons marquer notre différence vis-à-vis de ceux qui n’investissent l’idée européenne que par opportunisme. Nous devons poursuivre notre combat pour une véritable fédération européenne !
Pour cela, nous nous devons de prendre en considération les enseignements de la période récente. Les crises qui secouent l’Europe ne sont pas le fruit du hasard mais le résultat de l’inachèvement européen et de décisions politiques désastreuses. Qu’avons-nous vu en effet depuis 2010 ? Nous avons vu ce que donne le manque d’harmonie dans la réponse européenne à une crise sans précédent. Les trois instruments, monétaire, fiscal et structurel, ont été appelés dans une cacophonie évidente. Et cela nous a menés là où nous en sommes aujourd’hui.
Pour ce qui est de la politique monétaire tout d’abord, souvenons-nous. En août 2014 la banque centrale européenne était critiquée pour son immobilité préoccupante. Elle ne respectait pas son mandat d’inflation autour de 2%, elle manquait d’un objectif de croissance et d’emploi et elle ne rendait pas assez de compte aux citoyens de la zone euro représentés par les parlementaires qu’ils ont élus.
Depuis la BCE a finalement pris, à l’instar d’autres banques centrales comme la réserve fédérale américaine, la banque d’Angleterre ou celle du Japon le chemin d’un assouplissement quantitatif et d’une politique de taux négatifs. L’assouplissement quantitatif, ce nouveau mode d’intervention où la banque centrale augmente la quantité de monnaie en circulation en s’engageant à acheter des actifs, équivaut, en quelque sorte, à un programme d’impression de nouveaux billets – indépendamment de la croissance et de la demande – pour lui permettre d’acheter des titres financiers, typiquement des obligations souveraines, et même maintenant des emprunts d’entreprises. Ce programme d’assouplissement quantitatif, tout comme la politique de taux négatifs, visent à inciter à ne pas laisser dormir l’argent – car il perdrait alors de la valeur – mais à l’allouer à des projets productifs.
Si nous pouvons nous féliciter que la BCE nous ait enfin entendus, nous pouvons pourtant regretter son retard à l’allumage et aussi malheureusement le déficit de confiance qui entache son action. Elle est affaiblie par des dissensions internes et par son manque de coordination avec les autres instruments fiscaux et structurels. Les chiffres sur la comptabilité des ménages publiés récemment par l’OCDE montrent malheureusement que les consommateurs en Allemagne et dans plusieurs autres pays épargnent plus qu’avant alors que c’est précisément l’effet contraire qui est recherché par cette politique monétaire. De même, l’agence de notation Moody’s montre, dans une étude publiée début juin, que nos entreprises thésaurisent, elles aussi, encore plus d’argent liquide. La BCE serait bien inspirée de méditer l’exhortation que Jaurès nous as fait d’avoir une confiance inébranlable pour l’avenir et de nous en donner les moyens.
Mais ne soyons pas trop dur avec elle. Elle a dû composer avec la rhétorique dogmatique de l’austérité qui tonnait à plein : « les taux d’intérêt sont au plus bas mais surtout arrêtez d’emprunter ». Une logique implacable. Le prix Nobel d’économie américain, Joseph Stiglitz comparait d’ailleurs ces politiques d’austérité à la pratique de la saignée dans la médecine médiévale.
Depuis janvier 2016, et devant l’échec patent et prévisible de cet aveuglement budgétaire – à tous les niveaux, en termes de croissance, d’inflation et surtout d’emploi – cette austérité a enfin été remise en question. Au moins quatre longues années auront été nécessaires pour se rendre compte que cela ne sert à rien d’injecter de l’argent dans l’économie si c’est pour s’abstenir volontairement de l’utiliser. Quel gâchis ! Nous avions soutenu le plan Juncker et ses 315 milliards mais en disant clairement que c’est un début et qu’il est largement insuffisant. Les besoins réels sont de l’ordre de 1 000 milliards d’euros. En outre, en lieu et place de garantie, il faut des financements directs pour investir sur des choses moins rentables, là où ne vont pas les investissements privés. Nous nous battrons pour les obtenir. Comme l’a dit l’économiste, Lawrence Summers, nous avons largement épuisé les possibilités d’improvisation des banques centrales pour tenter de relancer la croissance et il est urgent de mener la politique de relance fiscale adéquate.
Quant aux violons des réformes structurelles, nous devons absolument les réaccorder. Oui, il nous faut des réformes structurelles, mais encore faut-il savoir de quelles réformes nous parlons. Oui, il nous faut de l’harmonie en Europe. De l’harmonie fiscale et sociale. Nombre d’économistes se sont penchés sur le berceau de la construction européenne. Un de nos talents parti enseigner à Harvard, Emmanuel Farhi a par exemple travaillé sur l’union fiscale. Et il met en évidence deux raisons précises de la réaliser au sein de notre union monétaire. Qu’attendons-nous pour écouter toutes ces voix ? Combien de dégâts encore infligés par les fraudes fiscales devrons-nous endurer ? Combien de commissions d’enquête comme celle des panama papers devrons-nous encore lancer au parlement européen ? Et combien de dégâts infligés par le dumping social devrons-nous encore subir avant que nous puissions faire entendre raison aux chantres ultra-libéraux de la droite obtuse ? La mesure emblématique pour laquelle nous nous battons, c’est le salaire minimum européen, évidemment adapté selon les différents niveaux de vie, de l’ordre de 60 % du salaire médian. Et dans le même temps, nous discutons du renforcement des conditions de détachement des travailleurs au Parlement européen.
Nous, Radicaux de Gauche, faisons donc le choix de nous saisir des épreuves actuelles pour nous engager résolument et concrètement dans la construction d’une Europe fédérale forte, démocratique et solidaire, dotée d’un budget propre et d’une véritable union fiscale et sociale.
On nous dira peut-être que notre partition des valeurs partagées et d’un modèle social différent, que ce projet de danser ensemble dans une Europe fédérale est irréaliste. A ceux qui nous diront cela, nous rappellerons les mots du philosophe, que ceux qui avaient été vus en train de danser furent pris pour des fous par ceux qui n’avaient pas entendu la musique. C’est à nous de donner le « la » à cette Europe en manque de repères !